• J'ai écrit "Comme des nains dans leurs mains" après avoir mené une enquête approfondie auprès de détenus d'une prison française. Durant 6 mois j'ai fait parlé les prisonniers de leurs conditions de détention, des violences inhérentes à cette micro société, de leurs espoirs et de leurs angoisses.

  • Entrez en prison, suivez le parcours chaotique de Stéphane Courseau, incarcéré pour un délit mineur et qui va être confronté aux véritables délinquants avec lesquels il sera encellulé.

  • La version numérique à seulement 1.99 euro !

Premier extrait

Mardi 20 mai

 

Karine vient de partir. Elle est heureuse d’aller passer quelques jours chez Emeline, notre fille. C’est vrai qu’il est temps, elle va accoucher en juillet et la chambre du bébé n’est pas encore prête. Alors maman va aider.

Je vais rester seul pendant une semaine mais pas le temps de m’ennuyer, il reste tellement de choses à faire dans cette grande maison. Nous avons acheté une grange et nous l’avons transformée. Quand je dis « nous » je devrais plutôt dire « mes ouvriers », j’ai une entreprise de rénovation tous corps d’état. Mais les travaux n’ont pas avancé comme je l’avais imaginé faute d’argent en cette période de crise économique et nous avons emménagé dans une maison sans fenêtres ni salle de bains. Alors, cette semaine sera une semaine de plus de travaux. Avant la suivante.

Hier, nous sommes allés acheter un vélo. Depuis deux mois je ne conduis plus. J’ai perdu tous les points de mon permis de conduire un à un, petits excès de vitesse pour grand rouleur de 90.000 kilomètres par an. Cette bicyclette sera ma liberté, nous habitons à trois kilomètres de la ville dans un village charmant mais vide de tout commerce.

Deux de mes ouvriers travaillent dans la maison. Ils dorment et vivent là toute la semaine, nous allons les chercher chez eux le lundi pour les y ramener le vendredi. Après la pause du déjeuner ce jour-là je leur demande de modifier la conduite d’eau principale de la maison, nous n’avons pas assez de pression aux robinets. J’ai bien mangé.

À 14 heures, l’un des ouvriers m’explique que la pièce que nous sommes allés acheter ce matin avec Karine avant son départ pour refaire le raccordement ne correspond pas aux diamètres du tuyau existant. Ils ont déjà sectionné le tuyau. Je vais donc devoir prendre le vélo pour retourner au magasin. Ça m’arrange car, comme à chaque fois, Karine partie laisse un grand vide autour de moi et je ne sais pas bien quoi faire. Et puis il fait très beau, une balade sera agréable.

J’enfourche la bicyclette et pars dans une rue du village. Quelle drôle de sensation, je n’étais pas remonté sur une selle depuis mes quinze ans. Le temps de voir comment fonctionne la manette du changement de vitesse et en avant. Ma joie est pourtant de courte durée car je m’aperçois rapidement que les roues ne sont pas gonflées. Je dois faire demi-tour et tenter de trouver une pompe à vélo à la maison. Mais où ? Nous avons emménagé en janvier et nous avons déposé la moitié de la maison, rangée dans des cartons, dans une grange attenante. Notre vie est là, empilée, étiquetée, en attente de reprendre un jour. Comment, dans ce fatras, trouver une pompe à vélo dont je ne serais même pas certain du bon fonctionnement si jamais je l’y découvrais. Après de longues recherches je dois me rendre à l’évidence, je ne trouverai pas ce que je cherche. Je retourne à la maison.

- Tu as le permis Mostafa ? 

- Oui, mais pas le droit de conduire en France sinon j’aurai une grosse amende.   Je ne le lui avais jamais demandé auparavant et sa réponse me ravit.

- Pas grave, si on nous arrête je paierai l’amende, il faut aller acheter la pièce qui manque.

- Oui, mais plus tard.

- Ce serait mieux d’y aller maintenant pour avoir le temps de la poser avant ce soir pour remettre l’eau dans la maison.

  Mon agacement est visible.

- Je finis ce que je fais, répond-il en me tournant le dos.

Je comprends alors que nous n’irons pas au magasin ensemble. Je tourne les talons rageusement et cours presque jusqu’au portail de nos voisins. Un coup de sonnette. Personne. Un autre coup de sonnette. Toujours personne. Nous sommes en pleine après-midi, les gens travaillent.

Alors, je vais prendre la clef de ma voiture et décide de partir seul. Je n’ai pas conduit depuis deux mois. Le juge m’a prévenu la dernière fois : « Si vous êtes repris à conduire sans permis, ce sera la prison ». Le risque est important mais je ne peux pas laisser la maison sans eau et il faut bien que j’achète une pompe sinon ma semaine sera un enfer, cloîtré ici.

Conduire sans permis est un véritable calvaire. Bien entendu, il ne faut pas se faire prendre par les gendarmes mais surtout il faut éviter tous les dangers de manière à ne pas risquer d’accident. Je ne suis pas inconscient, du moins je le crois. Il faut choisir la bonne route, la bonne vitesse, être à l’affût de tout mouvement, à droite et à gauche car dans tous les cas c’est moi qui aurait tort en cas d’accident ou même de froissement de tôle.

Pour me rendre à la ville voisine j’ai deux choix : la petite route directe mais sur laquelle je me suis fait interpeller deux mois auparavant. Banal contrôle sans infraction, un dimanche matin. Le dernier jour où j’ai conduit jusqu’à aujourd’hui. Je décide de contourner la ville en empruntant sa rocade. Peu de croisements et donc peu de risques avec d’autres véhicules. Vitesse maximale inférieure de vingt kilomètres à la limitation, bloquée par le limiteur de la voiture. Peu de monde sur la route, l’après-midi à la campagne est réservée au repos pour bon nombre d’habitants. Tout se passe bien, je suis au magasin. Enfin.

Quelques minutes après me revoici au volant, une pièce de plomberie et une pompe à vélo à mes côtés, il ne reste plus qu’à rentrer. La route est encombrée tout à coup. Une longue file de voitures et de camions semble bloquer la rocade. Que se passe-t-il ? Ce n’est pas habituel par ici. Je prends ma place sans réfléchir dans ce serpent quasi-inanimé. Une camionnette de service de voierie me double et s’arrête un peu plus loin en faisant défiler le message - Véhicule en panne, Bouchon, Ralentir - perché sur son toit. Finalement le cortège redémarre lentement, très lentement, assez pour que je voie au loin le bleu de l’uniforme des gendarmes. Non, rien à craindre, ils sont occupés à régler la circulation.

Plus j’approche, plus j’ai peur tout de même. Je distingue parfaitement le premier gendarme maintenant, je ne le connais pas ou plutôt il ne me connaît pas. Deux mois auparavant lorsque les motards qui m’avaient arrêté s’étaient rendus compte que je n’avais pas de permis de conduire, ils m’avaient demandé de les suivre à la gendarmerie où ils avaient pris ma déposition. Nous avions passé deux heures ensemble et ils ne m’avaient laissé repartir qu’après que Karine soit venue me chercher tout en laissant ma voiture sur place. Après deux heures de huis clos on se souvient des visages.

Mais ce gendarme ne me connaît pas. Pas de risques donc. Je suis à cinquante mètres de lui. Il agite son bras pour faire signe aux automobilistes de passer, derrière lui un camion est en panne sur la file opposée. Pourvu qu’il ne me demande pas de stopper devant lui. Nous avançons encore, je passe, tout va bien, ouf. Mais je le vois approcher sa bouche du talkie-walkie fixé à son épaulette. Non, ça ne peut pas être pour moi. Mais déjà je vois un second gendarme à cent mètres qui lui aussi fait signe d’avancer et qui de l’autre main approche son épaulette de sa bouche. Nous avançons, j’avance. Mes mains sont crispées sur le volant, j’ai baissé les deux pare-soleil. Plus j’approche et plus je crois le reconnaître : c’est lui qui m’a arrêté il y a deux mois. Tout à coup il me fait signe de stopper. Ça y est, cette fois sera la bonne.

- Bah alors, Monsieur Courseau, qu’est-ce que vous faites là ? me lance-t-il dans un grand sourire.

Second extrait

Vendredi 23 Mai

 

Le jour se lève et me réveille en pénétrant dans la cellule par la fenêtre à mon côté. Il semble que la journée sera belle.

Je me sens libéré. Bizarre pour un prisonnier, car ce matin je suis condamné et ma place est ici pour un moment. Étrange, car je me sens bien. Je jette un œil autour de moi et rien ne me heurte ; ni la promiscuité avec mes camarades, ni l’exiguïté de la cellule, ni la porte blindée qui me retient. Rien. J’ai faim. Je n’ai pas mangé depuis mardi midi.

Je me lève. J’ai toujours apprécié être seul avant le mouvement de la journée. Que ce soit chez moi ou au travail. Cette période de calme me permet de faire le point sur la journée à venir, sur ce qu’il faudra en faire. Ici, rien à faire. Attendre, se laisser porter. Lâcher prise. Ici, pas de rendez-vous, pas de date d’échéance, pas de gestion, répondre uniquement aux injonctions des gardiens et suivre le flot des détenus d’un endroit à un autre. Repos.

Il est 7 heures, la porte s’ouvre, un gardien inconnu entre, allume le néon qui inonde la pièce brutalement sans que pour autant les garçons ne bougent. Deux d’entre eux avaient pris la précaution de recouvrir leur tête de leur drap. Le gardien va au fond de la cellule et retourne à la porte qu’il claque derrière lui avant que je n’entende le bruit de quincaillerie du verrou qu’il glisse dans son logement. Cette vérification très rapide ne peut qu’être vaine, que pourrions-nous faire de mal au cours de la nuit qui serait visible aussi simplement.

Mon esprit est libre de penser, première fois depuis mardi 16 heures. Je pense à Karine ; elle a dû être prévenue hier, comment a-t-elle réagi ? Est-elle encore avec Emeline, notre fille ? Il faut que je lui écrive, je ne peux pas rester sans lui parler, sans lui expliquer.

Mes réflexions sont de courte durée car la porte s’ouvre à nouveau et le même gardien : « Courseau, à l’infirmerie ! » Je le suis. Arrivés en bas des marches, le gardien du rez-de-chaussée qui est une femme m’ouvre la grille et me demande si je sais aller à l’infirmerie.

- Oui, dis-je en vieil habitué ! Et me voilà parti dans le couloir à l’assaut des portes intermédiaires qui s’ouvrent à ma demande par l’appui sur leur bouton électronique.

Arrivé à l’infirmerie, un gardien m’ouvre la porte et je pénètre dans le cabinet où une infirmière me fait signe de la suivre et nous nous retrouvons devant le même médecin qu’hier. Pas de bonjour, moi non plus.

- Prenez-lui la tension, lance-t-il à l’infirmière.

Elle approche de la chaise sur laquelle je me suis assis un tensiomètre électronique sur roulettes et me passe le bracelet au bras. Après quelques secondes : « 19, c’est beaucoup »,  « J’ai toujours beaucoup de tension et voilà deux jours que je n’ai pas eu mon cachet » crois-je bon d’ajouter.

Le médecin ne me répond pas, je n’existe pas pour lui. Il demande à l’infirmière de me donner un médicament dont je ne retiendrai pas le nom.

- Dix ou vingt milligrammes ? 

- Vingt, bien sûr.

Elle part dans la pièce voisine et me ramène un cachet : « Prenez le sans tarder dès votre retour en cellule ».

Elle me sourit. La visite est terminée.

Je reprends le couloir pour retourner dans ma - chambre - mais parvenant au pied de l’escalier que je dois emprunter pour passer à l’étage je suis arrêté par le flot de détenus sortants pour aller à la promenade.

Deux séances sont organisées par roulement selon les quartiers de la prison. Chaque promenade dure une heure trente et se déroule dans une cour de la prison. Une fois les détenus sortis le gardien me demande : « Vous remontez en cellule ou vous allez en promenade ? »

La porte ouvrant sur l’extérieur est totalement illuminée par le soleil de ce matin radieux.

- Je vais en promenade, dis-je.

- Vous avez votre carte ? 

- Oui, je crois, plongeant ma main dans la poche révolver de mon pantalon. Je suis discipliné, à mon arrivée la greffière m’avait prévenu : « Vous devez toujours avoir votre carte sur vous ».

Je la tends au gardien qui la range avec celles des autres détenus sortis et me montre la porte derrière laquelle je devine l’extérieur.

En m’en approchant, l’impression de sortir de cet univers est tellement présente que j’en ai les larmes aux yeux. Courte durée. Un autre gardien est placé dehors juste après la porte et me fait signe de prendre à droite où je vois une porte grillagée ouverte à quelques mètres de moi. J’avance lentement avec appréhension. Nouvel espace. Nouveau challenge. Je vais rencontrer les autres détenus et je suis si différent d’eux. Je parviens à la porte et le gardien m’ayant suivi la referme derrière moi. Mon regard fait un tour circulaire rapide afin de déterminer globalement l’environnement.

Je me trouve dans une cage, grande, mais une cage tout de même. La cour bitumée mesure douze mètres sur vingt. Elle est délimitée par une grille de quatre mètres de hauteur surmontée de fils de fer barbelés inclinés empêchant jusqu’à l’idée d’une évasion. Le sol est jonché de détritus : papiers, cigarettes, briquets éventrés … Ma prise de mesures est facilitée par les panneaux grillagés accolés les uns aux autres qui mesurent deux mètres de largeur chacun. Six panneaux en largeur sur dix en longueur. Toujours cette fichue habitude de tout mesurer machinalement.

Devant moi une vingtaine de détenus. Certains sont assis sur l’unique banc placé sous un abri de plexiglas, d’autres forment des groupes de trois ou quatre qui s’entretiennent de sujets qui semblent très importants à en croire leurs visages graves et enfin d’autres, isolés ou en groupes, tournent dans la cour tous dans le même sens. Je fais quelques pas timides dans la cour n’osant pas regarder précisément les détenus de peur de leurs réactions. Des images de cinéma remontent de ma mémoire et le fantasme des détenus brutaux me fige sur place m’interdisant quasiment tous mouvements. Je cherche néanmoins mes colocataires du regard espérant rencontrer des visages connus au milieu de cet environnement que je juge encore hostile. Malheureusement ils n’ont pas dû pouvoir descendre et je suis seul ici.

 

Commandez votre exemplaire dédicacé à prix spécial !

Lisez les articles de presse consacrés à mes ouvrages.

Lisez les commentaires des lecteurs

Commandez la version numérique à seulement 1.99 euro sur le site de l'éditeur